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La méditation selon Karlfried Graf Dürckheim

 

(Extraits choisis par Hélène Pény,

centrés sur la pratique de l’assise)



 

 

In Karlfried Graf Dürckheim, HARA Centre vital de l'homme,

HARA, die Erdmitte des Menschen : Sherz Verlag, Bern-München-Wien, 1967

Le Courrier du Livre, Paris, 1974, pour la traduction en langue française



« Tout ce qui vit est « en paix » dès que rien n’arrête le mouvement de la transformation. »

LA POSTURE JUSTE :

P.121…

« L’exercice du centre de gravité juste commence par la position suivante : les jambes fermes, largement écartées, le buste ample et droit, les bras pendants, le regard à l’infini, c’est à dire dans l’attitude qui exprime ce que chacun de nous est, en fait, destiné à être : quelqu’un de doit, de libre et manifestant la lumière.

Il est essentiel que celui qui s’exerce commence toujours par essayer de trouver cette attitude de base tout à fait naturelle dans laquelle il est ancré en lui-même tout en étant relié au monde, et qu’il ne pense pas tout de suite au ventre…

Dans l’exercice du chemin intérieur, il est déterminant de sentir « le corps intérieur ». Cela nécessite la formation, puis l’affinement d’un organe spécifique, l’organe de la perception intérieure… A cette fin, il est recommandé au début de fermer les yeux,  de garder le silence et d’essayer de sentir intérieurement le corps que l’on « est » intérieurement, sous la peau... Il faut ensuite progresser lentement du haut vers le bas et du bas vers le haut, sentir toutes les tensions et se relâcher ;  il convient en particulier de prêter attention à la respiration, de reconnaître son mouvement de va et vient…

Alors,… sans s’affaisser sur soi-même, on doit se laisser légèrement glisser dans l’expiration, qui devient alors automatiquement plus longue que l’inspiration. … l’on répète cet exercice jusqu’à ce que se produise le premier mouvement menant à l’attitude juste : le lâcher-prise ; on se relâche dans les épaules au début de l’expiration. On ne les pousse pas vers le bas...

… (ce mouvement de lâcher-prise) s’accompagne automatiquement d’un deuxième mouvement : l’assise ; on s’installe, on s’assied pour ainsi dire dans son bassin à la fin de l’expiration.

Ces deux premiers mouvements ne sont en fait que les deux parties d’un seul et même mouvement de haut en bas.

La technique du Hara comporte encore un troisième mouvement qui est, en fait, le plus important : « l’acceptation » juste du bas-ventre. Elle doit survenir à la fin de l’expiration… dans l’expiration pleine, le bas-ventre s’avance… C’est dans ce mouvement par lequel le bas-ventre ainsi que la région lombaire prennent de l’ampleur que le Hara trouve son expression corporelle propre. Celui qui s’exerce a peu à peu l’impression de prendre la forme d’une poire ou d’une pyramide, ou bien il se sent comme soutenu par un socle large et solide ou encore ancré dans le sol par une puissante racine.

Mais il ne servirait à rien de laisser simplement tomber le ventre. Il serait également faux de le gonfler ou de le faire sortir.  Il suffit, en fait, de libérer le bas-ventre de toute tension et d’y mettre un peu de force. Le but recherché est de sentir cette force au niveau du bassin, autrement dit au niveau du bas-ventre, des reins et de tout le tronc…

… on peut encore commettre une erreur : durcir l’épigastre…

… l’attitude juste va de pair avec une juste conscience de cette attitude

Dans la pratique du Hara, il convient tout d’abord de retrouver un mouvement de haut en bas qui libère l’homme du joug de son Moi…

… ce que signifie la « pratique de l’assise ». Il s’agit d’apprendre premièrement à se tenir correctement en position assise, deuxièmement à conserver cette position en tout lieu et tout moment, et enfin à pratiquer l’assise comme exercitium…

L’assise correcte n’est pas liée à des positions bien déterminées, et encore moins à la nécessité d’adopter la position du lotus… Une seule chose est importante : les genoux doivent être situés plus bas que l’os iliaque. S’ils sont placés trop haut, la force du centre vital ne pourra pas pénétrer suffisamment dans le bassin. Oreille, épaule et os iliaque doivent être dans le prolongement les uns des autres, de façon à former une verticale…

… il est recommandé au débutant… (de) cambrer artificiellement la taille pour un moment. Il lui faut ensuite « se lâcher » un peu au niveau des reins, puis, pour rester dans la verticale, osciller légèrement de part et d’autre de cette dernière. Pour placer correctement son centre de gravité, il devra élargir son bassin et lui donner du poids, sans pour autant se relâcher et quitter la verticale… Les épaules doivent être détendues, les bras « se faire lourds », et, dans le bas-ventre, qui doit jouer librement, il faudra conserver une légère tension qui donnera à toute la région du tronc une certaine force, et fera naître une chaleur croissante dans l’ensemble du corps…

(L’homme) oscille légèrement et continuellement autour d’un point central mystérieux. Pour s’exercer à la position juste, il est un moyen simple : osciller de part et d’autre de la verticale afin de s’aligner sur le centre « juste ».

On croise les bras sur la poitrine et on se balance légèrement d’avant en arrière… au rythme de la respiration… jusqu’à ce qu’on ait atteint le point où le mouvement cesse de lui-même. C’est le point qui est parfaitement « juste »... Celui qui a trouvé ce point ressent dans tout son corps une légère vibration mystérieuse et bienfaisante... On ne sait bientôt plus si elle est en rapport avec la respiration ou le pouls…

Celui qui a appris à se recueillir profondément dans l’assise en silence ne laissera pas passer un jour sans s’exercer au moins une demi-heure, car il sait que cela lui apporte un renouvellement venant du fond de son être...

p. 151

C’est seulement à partir du moment où l’on devient capable de se laisser glisser sans résistance dans ses membres devenus lourds et où l’on parvient ainsi sans s’endormir à percevoir la modification qualitative intervenue dans sa façon « d’être là », que le sens profond de la détente devient une réalité. Mais cela implique que l’on soit capable de sentir avec calme et de maintenir cet état pendant un certain temps, ainsi que d’en saisir toutes les significations. L’état de détente parfaite s’accompagne d’une incapacité passagère de se mouvoir. Cela signifie, d’une part, qu’il y a diminution du tonus musculaire nécessaire pour que le corps réagisse aux impulsions de la volonté et, d’autre part, que le Moi sous l’emprise duquel se trouve en général l’homme s’est intégré à un ensemble plus vaste…

Pour sortir de cet état dans lequel le Moi s’efface, bien que l’on reste pleinement conscient, il suffit de prendre une profonde inspiration…

Grâce à cet exercice particulier se développe l’organe qui permet à l’homme de prendre conscience de ses « mauvaises » tensions. Cet exercice lui donne également la possibilité de faire disparaître ces tensions pour restaurer toujours la tension « juste » à la place.

p. 154

L’exercice de la respiration :

… apprendre simplement à la laisser venir. La respiration « juste » n’est pas le produit de la volonté mais va et vient d’elle-même, sans que le Moi agisse, consciemment ou inconsciemment… Tout exercice « juste » de la respiration « physique » a pour but de restaurer la respiration diaphragmatique…

La première chose à apprendre est donc : laisser s’accomplir de lui-même le phénomène de la respiration… Il est difficile de faire disparaître la tension involontaire due au Moi toujours inquiet, qui se manifeste par un contrôle et un blocage inconscients de la respiration…

L’homme a un long chemin à parcourir… pour apprendre à bien respirer consciemment, en laissant venir naturellement la respiration…  Bien qu’il sache qu’il doit la laisser venir, il (le débutant) lui est encore impossible pendant longtemps d’éliminer toute intervention de la part de son Moi…

Ainsi, la respiration « juste »… se rétablit naturellement dès que l’homme trouve son centre de gravité « juste ». A peine s’est-il « installé » en son centre, ancré dans le Hara, son diaphragme s’ouvre, son souffle va et vient librement, pouvant alors porter ses fruits dans tous les domaines. Ainsi toute thérapeutique respiratoire comme tout exercice de respiration doivent-ils commencer par l’acquisition du centre de gravité « juste ». Tant qu’il n’aura pas été trouvé et consolidé, tout effort pour respirer sera vain, et notamment si la volonté entre en jeu…

L’homme qui exerce la respiration perçoit des choses différentes au cours de cet exercice selon qu’il se trouve à l’un ou l’autre des trois stades.

Au premier stade, il considère la respiration comme un phénomène extérieur à lui-même, comme une fonction pouvant être séparée de la totalité de sa personne et contrôlée comme un élément autonome…

L’exercice ne prend son véritable sens que lorsque l’homme commence à s’exercer par la respiration comme personne et non plus seulement comme corps. C’est ce à quoi aboutit le deuxième stade de l’exercice.

Au cours de cette deuxième étape, l’homme prend conscience de lui-même à travers sa respiration…

… il faut se laisser porter, c’est-à-dire se lâcher dans l’expiration… Ce qu’il faut faire, c’est apprendre à se lâcher, à lâcher prise à cet endroit (au niveau des épaules et du cou)…

Il faut un certain temps pour apprendre que la respiration «fausse » représente une attitude défectueuse de soi-même, autrement dit que ce n’est pas le corps qui respire mal, mais que c’est la personne qui est d’une façon « fausse »…

… (la respiration) est, en fait, un mouvement fondamental de la vie. … un rythme qui se répercute dans l’ensemble vivant qu’est l’homme… La respiration « fausse » signifie que l’homme s’oppose au rythme fondamental de la vie, faisant alors obstacle au mouvement de transformation de sa personne…

C’est dans la respiration que l’on voit de quelle façon et à quel point l’homme obéit à la loi de la transformation qui se manifeste à travers l’alternance du yin et du yang, du Grand VA - et - VIENT, de la mort et du devenir…

Celui qui réussit à se lâcher dans l’expiration fait, à travers l’inspiration, l’expérience de la liberté qui assure la personnalité « juste »… Mais tout lâcher-prise a pour condition préalable un fond, une base sur laquelle on peut s’appuyer, « s’installer » et c’est ce qu’apporte le Hara.

Celui qui aborde la troisième étape doit le faire de l’intérieur, car il s’agit de comprendre la loi originelle de la vie, cette loi qui crée les formes en silence et les reprend une fois qu’elles sont réalisées. L’homme doit apprendre à se soumettre consciemment à cette loi. Il faut que, grâce à l’exercice, il ressente chaque jour davantage à quel point sa conscience aux tendances fixatrices s’oppose au cycle continuel du « meurs et deviens », au perpétuel mouvement qui va de la mort à la renaissance...

Il lui faut, à la fin de l’expiration, s’en remettre avec obéissance et foi au mouvement de la vie et être pour ainsi dire « aux aguets » afin de prendre conscience du moment où cet abandon se produit… Ainsi apparaît, au cours de la troisième étape, une impulsion vitale nouvelle qui met la personne sur une voie nouvelle…

La meilleure préparation à ces exercices est l’exercice du silence dans lequel il s’agit non de se concentrer sur un objet particulier, mais de libérer le plus possible la conscience de tout ce qui l’habite, c’est-à-dire la rendre vide - ce qui en réalité, veut dire qu’elle est toute remplie du mouvement de la respiration et du mouvement de transformation que constitue cette dernière.

Plus celui qui s’exerce réussit à faire l’expérience de sa personne en train d’inspirer et d’expirer, et prend conscience de lui-même par la respiration, plus vite disparaît en lui l’observateur critique cherchant à guider la respiration et apparaît une forme d’observation intérieure…  - c’est exactement à ce moment là que le stade de la concentration sur la respiration fait place à celui de la méditation par la respiration.

La méditation, l’ « agir » méditatif, est de caractère passif. Méditation vient de « meditari » : être conduit vers le centre.

Pour obéir consciemment à cette loi de va et vient qui se manifeste à travers la respiration, l’homme doit abandonner tout ce qui est acquis pour que puisse apparaître un renouvellement, né de la disparition de l’acquis. Pour parvenir à cela, il faut, à chaque respiration, abandonner la forme périmée du Moi, la livrer au fond universel, percevoir le renouvellement qui s’y prépare, et permettre à ce renouvellement conforme à l’être de se manifester dans une forme nouvelle, forme qui, à peine apparue, devra aussitôt être abandonnée à son tour…

C’est dans la position assise que l’exercice du silence se pratique le mieux. Droit et solidement ancré dans le Hara, celui qui s’exerce apprend à connaître le mouvement cyclique de la transformation éternelle dans ses phases principales : se lâcher, se livrer, s’unir avec le fond (s’abandonner), se retrouver dans une forme renouvelée, puis se lâcher à nouveau, etc. Ce mouvement correspond à une révolution de la « roue de la métamorphose », mouvement qui se retrouve dans toute méditation digne de ce nom…

L’essentiel, c’est que la personne s’exerce, d’une part, à percevoir les manifestations les plus discrètes sans chercher à les fixer, à les faire durer, et que, d’autre part, elle apprenne à recevoir cette expérience comme un don et à ne jamais s’attendre à ce que ce don ait lieu et surtout à ne jamais vouloir le provoquer…

Voici quelques indications sur la façon dont l’exercice de la méditation en silence doit être accompli.

Dès que l’on se trouve dans la position assise « juste », il faut fermer les yeux, se mettre en position d’écoute intérieure et observer sa respiration… Plus le sujet parvient à laisser faire, à laisser agir en lui la force vitale, et apprend, en particulier, à éviter d’intervenir aussi peu que possible dans l’inspiration, plus ce Moi lâche prise…

… conseillé au débutant… se laisser à plusieurs reprises glisser calmement dans l’expiration et de « s’installer », de s’ancrer dans son bassin, sans pour autant s’affaisser sur lui-même. Il s’ensuit la prédominance de l’expiration sur l’inspiration de sorte que, bientôt, s’établit un rapport d’environ 3 à 1. On peut alors passer à l’accomplissement conscient des différentes phases du mouvement de la respiration, considérées comme les étapes du mouvement de la transformation personnelle. … au début de l’expiration, … phase du lâcher-prise,  à la fin, celle de l’ouverture, de « l’installation » dans le bassin ; et entre l’expiration et l’inspiration, la phase de l’union, de la fusion ; puis vient l’inspiration ou phase du retour, du renouvellement…

Tout exercice destiné à la transformation de la personne touche l’homme tout entier. C’est pourquoi la respiration, la position et l’état de « tension » sont indissociables…

Ainsi, l’exercice de la respiration ne saurait avoir la valeur d’un exercice de transformation de la personne qui si le centre de gravité est situé de façon « juste » et si toutes les tensions ont été éliminées…  »


A lire aussi le chapitre « L’intérêt pour la méditation »

in Karlfried Graf Dürckheim,

LE CENTRE DE L’ETRE

Propos recueillis par Jacques Castermane,

Editions Albin Michel, 1992


« Abandonne toute intention, entraîne-toi à la non-intentionalité et laisse faire l’Etre. »